DISCOURS DE
SA SAINTETE LE SANGHARAJAH BOUR KRY
SUPREME PATRIARCHE DE L'ORDRE DHAMMAYUTTA
DU CAMBODGE (Népal, 1999)

Karuna (Compassion) comme moyens de résoudre les tensions et les conflits


Vos Saintetés,
Très Vénérables, Vénérables,
Excellences,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


Tout d'abord, permettez-moi d'adresser mes remerciements appuyés aux organisateurs de m'avoir donné le privilège de participer à cette prestigieuse conférence qui se tient du 19 au 21 Novembre 1999 à Lumbini, lieu hautement significatif pour tous les Bouddhistes.

Malgré des progrès fulgurants dans tous les domaines, notre époque vit un mal être que jamais auparavant aucune époque n'a égalé. Si sa survie physique est assurée de manière satisfaisante, l'homme n'a jamais autant subi une agression psychologique qu'aujourd'hui. Face à une société de prédation accentuée par le triomphe d'un capitalisme sans frein, l'homme se trouve démuni; démuni de ses dimensions spirituelles et intellectuelles, démuni de sa personnalité même qui en fait un homme. Il est réduit à une simple valeur marchande parmi tant d'autres marchandises. Il n'y aurait rien d'urgent à cela si la nature de l'homme était prédisposée à ce type de condition. Or, malheureusement, ce n'est pas le cas et les hommes n'ont pas encore pris conscience que la société moderne actuelle leur a imposé cet état de fait en les réduisant à être l'ombre d'eux-mêmes. Ils n'ont pas pris conscience de ce qu'ils étaient devenus. Ne pouvant s'épanouir eux-mêmes, ils sont obligés instinctivement d'adopter une logique de compensation pour mettre en avant leurs égos en dévalorisant et en agressant l'autre même si ce dernier est dans le malheur. La société moderne a banni la compassion de l'esprit de l'homme. Cette manière de penser n'est pas consciente. Elle est simplement dans l'esprit de chacun parce que pour survivre psychologiquement chacun doit mécaniquement adopté la logique de la société actuelle même si l'on en prend conscience et l'on ne souhaite pas. Il faut être agressif toujours et toujours. Il ne suffit plus de ne pas vouloir, il faut savoir se discipliner spirituellement et combattre à l'intérieur de notre esprit cette tendance en instaurant la compassion. La compassion dans le bouddhisme c'est accepter l'autre dans toute sa différence qui parfois peut remettre en question le vôtre, c'est aimer l'égo de l'autre. Il est certain comme l'affirme l'enseignement du Bouddha que pour pouvoir compatir à la douleur ou au bonheur de l'autre, il faut déjà savoir aimer l'égo de l'autre et taire le sien. Il est souvent ardu pour une simple personne de pratiquer cette discipline de l'esprit. Mais, il n'est pas interdit de montrer au monde qu'il existe cette possibilité et qu'il y a des personnes qui en sont capables. Il est indéniable que les conflits et les guerres entre les hommes sont provoqués principalement par la haine de l'autre parce que l'égo de l'autre agresse et étouffe votre propre égo. On pourra toujours expliquer la haine entre les homme et les guerres par des raisons politiques, sociales ou économiques. Mais la source de tous les maux de l'Humanité est le manque de compassion au sens bouddhique du terme, c'est-à-dire, amour et respect de l'égo de l'autre. Instaurer la compassion dans l'esprit des hommes serait un pas décisif pour faire disparaître les guerres et amener une véritable paix. Pour atteindre ce but, seule l'Education est pour moi le moyen priviligié. Lorsque je parle d'éducation ici, ce n'est pas l'éducation en tant qu'absorption de connaissances pour accéder à d'autres connaissances mais il s'agit de connaissance de soi, connaissance de l'être de l'Homme et non connaissance technique.


Vos Saintetés,
Très Vénérables, Vénérables,
Excellences,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


La Compassion bouddhiste est d'abord un travail spirituel sur nous-mêmes. C'est l'une des deux qualités que l'homme doit nécessairement adopter pour être un homme parfait. Elle englobe l'amour, la charité, la bonté, la tolérance, toutes les nobles qualités de cur. On accepte généralement ces qualités comme des notions très marquantes dans l'esprit des gens. Mais, en réalité, peu de gens les comprend dans le fond et surtout dans la pratique. Le message théorique du Bouddhisme passe très généralement mais le message pratique reste sans écho. C'est ce dernier type de message que les maîtres bouddhistes doivent s'appliquer à expliciter pour pouvoir faire comprendre aux gens ce que la pratique d'une attitude peut apporter à soi-même. Comme ces autres qualités de cur, la compassion doit donc être montrée. Montrer, c'est dévoiler ce qu'englobe comme ensemble d'attitudes ce sentiment. Ce n'est pas avoir pitié des personnes qui sont dans le malheur. La Compassion est d'abord un amour universel. On doit aimer pas seulement nos proches mais aussi les étrangers à notre environnement immédiat. S'abstenir de jugement hâtif qui pourrait créer une réaction de haine de l'autre personne. Vivre la relation aux autres avec détachement. Mais, surtout, il est nécessaire d'expliquer aux gens ce que l'adoption de l'attitude de compassion peut apporter à soi-même car il est bien normal que chaque homme pense d'abord en terme d'intérêts. La Compassion permet déjà d'enrichir notre personnalité. On s'abreuve de connaissances techniques et électriques qui ne sont qu'une valorisation éphémère de notre égo. Alors que la vraie Connaissance est la perception que tout égo n'est pas parfait et que de ce fait, toute possibilité de connaissance clairvoyante des imperfections de son égo est un début possible à une correction de ces défauts. Se réfléchir constamment notre être intérieur pour s'évaluer, se définir, se connaître, pour mieux se positionner par rapport à l'égo de l'autre. Il est certain qu'on se demande toujours quelle utilité y a-t-il à s'appliquer des règles de vie alors que les autres ne les adoptent pas. Une seule réponse suffit à compléter cette interrogation : l'adoption de la compassion permet l'apaisement de l'esprit. Le Saint Maître n'a-t-il pas dit: " Tous les états mentaux ont l'esprit pour avant-coureur, pour chef; et ils sont créés par l'esprit. Si un homme parle ou agit avec un mauvais esprit, la souffrance le suit d'aussi près que la roue suit le sabot du buf tirant le char. En vérité, la haine ne s'apaise jamais par la haine. La haine s'apaise par l'amour, c'est une loi éternelle ". Le bonheur n'est pas seulement un bien-être matériel ou sentimental; la bonheur est aussi une paix intérieure qui vous protège de toutes velléités d'agression extérieures. Il s'agit de connaître notre être intérieur pour prendre conscience de nos propres actes et de nos propres négligences. Prendre conscience, c'est s'accepter soi-même. Ce qu'on est, doit être assumé par son égo, car ce qui est, reste intangible, inamovible, impénétrable. C'est être ce qu'on est qui est dur à porter. C'est un fardeau qui serait léger si on a préparé les muscles intérieurs de notre esprit. Il serait lourd si cet esprit demeure un esprit tourné vers l'extérieur. Notre Maître à tous nous a dit : " Ne vous occupez pas des fautes d'autrui, ni de leurs actes, ni de leurs négligences. Soyez plutôt conscients de vos propres actes et de vos propres négligences ". La connaissance des sciences des lois du monde ne rend pas l'individu conscient des mystères qui peuplent l'esprit de l'homme. Connaître, c'est être conscient de la vacuité du monde en tant qu'illusion. Nous voulons tous rendre l'homme meilleur pour éviter des conflits qui pourraient le détruire mais, au lieu d'accepter ce que l'homme est dans ses défauts comme dans ses qualités, nombre de personnes s'ingénie à nier le côté animal de l'être humain. C'est en acceptant cet aspect négatif de la nature humaine que l'on peut dispenser des remèdes efficaces. On ne peut pas guérir quelqu'un d'une maladie si on ne connaît pas cette maladie. Nier, c'est avoir peur d'affronter notre être et se complaire à croire que l'homme est foncièrement bon. Ce n'est pas en se persuadant par des paroles incantatoires qu'on est meilleur que les autres qu'on l'est obligatoirement. Comme le dit le Bienheureux : " En vérité, on est le gardien de soi-même; quel autre gardien y-a-t-il ? En se maîtrisant soi-même, on obtient un gardien difficile à gagner ". La compassion est un recueillement sur soi-même en tant qu'être humain. En ce sens, cela implique et oblige les être humains à une réflexion radicale sur ce que être veut dire. Ce être est le plus petit dénominateur commun entre les hommes et c'est en s'asseyant le plus près de ce dénominateur commun de l'humanité que chaque homme pourra comprendre enfin et adopter sans hésitation la compassion et l'amour de l'autre. En étant proche de ce que nous avons tous en commun, on s'aperçoit qu'on est pas si différent que cela. On a seulement recouvert notre noyau commun de couches de vêtements sociaux tels la politique, la tradition, la culture de chacun. On voit l'utilité d'adopter la compassion et l'amour de son prochain. C'est une méditation personnelle qui exige du calme, de la placidité et de l'abnégation que l'éducation habituelle la plus complète ne pourrait enseigner. C'est pourquoi complémentairement à une socialisation des individus qui relève du rôle de la société, il est nécessaire de montrer la nécessité d'une Connaissance dépassant les données techniques habituelles. Un système de société aussi parfait soit-il n'est pas suffisant.


Vos Saintetés,
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Excellences,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


La compassion est difficile à appliquer parce que les système de société instaurent un modèle de dominant à dominé. Partant de ce constat, les individus acceptent moins de concéder une partie de leurs égos car ils ont l'impression d'être défavorisés. il existe donc une compétition entre les individus qui évoluent dans la société. Cette compétition est un catalyseur qui aggrave le décalage qui existe entre le discours idéologique officiel et le comportement inadéquate des personnes simples par rapport à ce discours. Il ne s'agit pas d'imposer une morale mais davantage un code de conduite qui ne met pas en porte à faux les dirigeants de la société par rapport à leurs actions. Les dirigeants disent aux simples personnes que nous sommes tous égaux alors que les faits quotidiens leur disent le contraire. Il n'est donc pas étonnant que la compassion ne veuille plus rien dire pour la population. On veut un monde de moralité. Mais, on ne se donne pas les moyens de l'avoir. Il semble que ce qu'on appelle la communauté internationale ait fait le choix de la moralité sans accepter les exigences que cela implique. Dans ce cas précis, il faut accorder les actions avec la volonté d'instaurer un monde plus moral au risque d'être décrédibilisé. Comme le Bouddha a dit un jour: " Si l'on se forme soi-même suivant les conseils qu'on donne aux autres, alors bien dirigé, on peut diriger autrui". Cela veut dire qu'avant de dire aux autres ce qu'il faut faire, il faut déjà appliquer à soi-même les conseils qu'on prodigue à l'autrui. Ce que ne font pas les gouvernants. Ce discrédit ne touchera pas les générations actuelles mais, par contre chez les jeunes générations, il prendra une telle ampleur que cela pourrait aller à une perte de foi dans ce que les anciennes générations ont essayé de construire depuis un demi-siècle : une société de paix et de concorde, une société de compassion. Ce sera la porte ouverte à une société d'agressivité. Certes, une société de guerre n'est plus possible car les nouvelles générations sont instruites. Elles sont conscientes des destructions de la guerre et ne sont donc pas prêts à abandonner les acquis de confort et de vie que leurs pères ont conquis pour eux. Cependant, la compassion et l'amour n'aura définitivement plus sa place. D'autant qu'il y a d'autres moyens de nuire à l'autre. On va annihiler l'autre psychologiquement ou intellectuellement par le biais d'un individualisme forcené favorisé par la capitalisme de prédation. Il n'est pas étonnant de voir que les jeunes veuillent toujours avoir davantage dans leurs aspirations. Ils ne sont jamais satisfaits du présent. Ils désirent toujours davantage et lorsqu'ils n'arrivent pas à obtenir ce qu'ils veulent ils sont complexés et jalousent l'autre car ils prennent conscience que leurs dirigeants leur ont menti et que pour être heureux il faut dominer par n'importe quel moyen. On vit dans une logique de maître à esclave. Certes, ce n'est pas nouveau, à la seule différence près, que la destruction des hommes ne se fait plus physiquement mais aussi psychologiquement et intellectuellement. Le refuge qu'offrait encore il y a quelques dizaine d'années la liberté de penser comprise comme liberté de dire quelque chose de différent des autres a été annihilé par le fait que même une pensée est devenue une arme de négation de l'autre. Dans cette prise de conscience d'une telle situation, les quelques irréductibles de la spiritualité et de la morale qui restent sont marginalisées et subissent un terrorrisme intellectuel. Toute parole de compassion n'a pas prise sur cette génération désillusionnée. Ils se sont aperçus qu'on leur a menti. On ne légitime plus une idéologie mais on légitime l'idéologie de son être personnel. La chute des idéologies a pour conséquence l'émergence des idéologies du particularisme. Il y a autant d'idéologies que de personnes. On essaie de se différencier des autres par tous les moyens. Ce n'est pas un mal tant qu'on se différencie en construisant son être. Par contre, si on détruit intellectuellement l'être des autres pour s'affirmer, le problème devient crucial pour toute la société car comme il n'y a plus d'idéologies pour faire des repères et chaque personne a sa propre idéologie et donc son propre repère, tout le monde a raison et tout le monde a tort. Conséquence : il n'y a plus aucun repère pour personne et personne n'accepte l'Autre. On dirait aujourd'hui: " l'autre, je veux que ce soit Rien ". On est à l'achèvement triomphant du nihilisme. Pour accepter l'autre, il faudrait aller par delà le Bien et le Mal; accepter l'autre dans ce qu'il est et s'accepter soi-même comme on est. On n'offre plus d'exemple et de modèle aux populations. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'elles refusent tout principe morale tant que ce principe n'est pas appliqué par une majorité. C'est de cette façon que le processus de perte de foi dans les valeurs morales s'est établis insidieusement.


Vos Saintetés,
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Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


Malgré les points de vues de certaines personnes notamment des chercheurs en sciences sociales, l'élaboration d'un système adéquate de société ne suffit pas à réduire les conflits entre les hommes. Il ne fait que masquer la source du problème qui est l'absence de la compassion en tant qu'amour universel. C'est avant tout un problème d'individus et surtout il s'agit d'une question d'accepter l'autre tel qu'il est aussi bien dans ses défauts que dans ses qualités. Mais, pour accepter l'autre, il faut d'abord s'accepter soi-même dans ce qu'on est. Il est très difficile de s'accepter soi-même car on ne veut pas voir nos défauts. Les mauvais côtés de notre personnalité sont difficile à les voir en face. C'est un refus de la part de la nature humaine de voir ce que nous sommes dans notre être. Le Bienheureux n'a-t-il pas dit: " Le monde est aveugle; rares sont ceux qui voient ". C'est une volonté délibérée de refuser le réel dans ses inconvénients autant que dans ses avantages. L'homme s'inhibe volontairement dans tout ce qu'il peut être. Autant, il ne faut pas s'inhiber, autant il faut aussi éviter de prendre une attitude de désinhibition. Comme le dit le Maître, il faut prendre les choses comme elles sont. " Mais ceux qui prennent la vérité comme vérité et l'erreur comme erreur, -ceux qui se nourrissent dans les pâturages de pensées justes,- arriveront au réel ". Le Bienheureux tente d'expliquer dans cette phrase qu'il ne sert à rien de prendre l'un ou l'autre extrême, il faut prendre les choses comme elles sont. On ne peut comprendre l'autre que si on se comprend soi-même. En l'homme, il y a du bien autant que du mal mais il ne faut pas refuser ce qui est mal en le niant parce que par cette négation, on pense le corriger. Or, l'attitude actuelle très matérialiste tend à vouloir croire que l'homme est totalement bon à l'origine et que c'est, en fait, l'imperfection de la société qui le rend mauvais et qui provoque des conflits et des tensions. En adoptant cette attitude, on pose les postulats d'une pensée de subjectivité sur la nature de l'homme. En tant que subjectivité, elle n'est pas la Vérité car " la Vérité est " comme le dit notre Maître vénéré. D'autres subjectivités vont tenter de s'y opposer car, comme on a jamais pris l'homme tel qu'il est, il y a plusieurs modes de sociétés qui tente de ne faire voir que les bons côtés de l'homme. Inévitablement, ces différentes modes de la société vont créer des conflits d'idées. L'homme pris en tant qu'individu ayant une capacité d'arbitrer ses mauvais et ses bons côtés se noie dans le débat stérile de savoir quel type de société est meilleur pour atténuer l'animalité de l'homme. Il en oublie l'essentiel en route: la compassion. Il ne suffit pas de dire qu'on respecte l'être humain. Il faut l'appliquer. L'origine de tous les maux et conflits de toutes les civilisations est avant tout le non respect de l'autre. A des dégrés divers, toutes les régions du monde rencontrent ce mal que beaucoup considèrent comme incurable. Il ne s'agit pas de remettre en cause un mode de fonctionnement qui permet de réguler harmonieusement une société. Il s'agit de trouver les moyens d'atténuer les effets pervers de la nature de l'homme dans une relation de société humaine à société humaine qui peut souvent débouché sur un conflit de moindre ou grande ampleur. De manière répétitive et lancinante, c'est le problème de la prise de conscience de chacun dans ce qu'il est. Il est vrai que personne ne peut obliger quelqu'un à savoir s'assumer. Mais, on peut cependant poser clairement la question et donner à voir aux autres que ce problème est un facteur essentiel de conflit. Un certain nombre d'auteurs pensent que c'est au système de masquer les imperfections incurables de l'homme. Un bon système doit être un système qui permet de taire les complexes et les rancunes, disaient-ils. Reste qu'un système n'est jamais bon ou mauvais. Tôt ou tard, il péréclitera du fait de l'impermanence des choses. Cela fonctionne ou cela ne fonctionne pas. Son bon fonctionnement relève de l'acceptation des uns (la minorité) par les autres (la majorité). Accepter, c'est donner la possibilité à l'Autre de venir remettre en question le site historique de soi sans se sentir menacer dans les fondements de son existence même. On remarquera que les pays les plus stables et les plus puissants sont les pays sûrs de leurs être propres qu'aucun apport extérieur ne peut faire chanceler durablement. L'acceptation de l'Autre est aussi une acceptation de soi-même dans ses défauts et dans ses qualités. C'est cela la compassion. Pour atteindre cet esprit, il faudra à chacun une patience et une réflexion qui passe davantage par un calme et une placidité que par une frénésie d'activités. Il faudra à l'homme une éducation, non seulement l'éducation classique qui consiste à enregister des connaissances techniques sans parfois comprendre, mais aussi une éducation qui développe la sensibilité et l'affirme pour se placer comme étant le gardien de soi-même.


Vos Saintetés,
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Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


On ne prend pas la compassion. Elle s'offre à celui ou à celle qui la mérite. La Compassion ne se donne qu'à celui qui s'exige beaucoup de lui-même. C'est une acquisition difficile et si facile en même temps. Difficile parce que cela nécessite de s'exiger soi-même des efforts pour avoir une présence d'esprit de ce qui est fondamental et essentiel chez l'homme : son être. Facile parce que ayant cette présence d'esprit, la Compassion s'instaure d'elle-même en chaque homme si celui-ci est parvenu à faire cet effort. " Il est aisé de se faire du tort ou du mal. Ce qui est utile et ne blesse pas est très difficile à accomplir " disait le Bienheureux. Comprendre l'être de l'Homme permet de trouver le site de la maison de son propre être et de l'instaurer définitivement. Etre, c'est atteindre au non soi bouddhiste, être réceptif à l'impermanence de notre corps et à son éphémère matérialité et se recueillir devant l'inessentialité de l'Homme comme substance palpable. Pour appréhender sans peur cette illusion et en faire une réalité bien palpable par rapport à vous, il faut avant tout se bâtir une maison à soi où on peut trouver refuge dès qu'on en ressent les besoins. Cette maison ne peut être construite que sur ce dont vous êtes sûr c'est-à-dire votre être; ce que vous êtes. Ce n'est pas votre égo car l'égo se nourrit de l'illusion extérieure. Votre être est l'entité la plus élémentaire de votre personne. En tant qu'entité la plus élémentaire, elle est la plus solide et la plus forte dans ce qui forme votre personnalité. Il faut simplement la nourrir de la connaissance de vous-mêmes pris par rapport à votre environnement. A ce stade, il n'y a plus de complexes, plus de rancunes, plus de haines et plus de jalousies car la maison de son propre être étant instauré, on a de désirs que celui de cultiver cet être. On ne cherche plus la maison de l'autre puisqu'on a le sien. D'autre part, on comprend mieux les jalousies et les rancunes de l'autre parce qu'on comprend que lui n'a pas encore trouvé sa propre maison. En plus de s'apercevoir que chaque homme a un dénominateur commun qui est être; exister, on est plus clairvoyant et on voit la difficulté de cheminer sur cette route que soi-même on a emprunté avant l'autre. On est alors compatissant car on comprend mieux ce que l'autre éprouve puisqu'on l'a vécu. Toute la difficulté n'est pas la compassion mais c'est d'être. Pour être compatissant, il faut, être d'abord, puis compatissant. Cette démarche mentale et spirituelle peut se faire par une pratique de la méditation. Méditer, c'est aller à proximité de quelque chose ou quelqu'un pour voir la réalité sans concession. C'est en arrivant à comprendre cette réalité qu'on arrive à mieux s'en détacher. Méditer dans la pratique, c'est aussi éduquer; éduquer son esprit en écoutant les autres et en s'appliquant les conseils qu'on donne aux autres. Ce n'est plus l'éducation qui consiste à acquérir des connaissances pour accéder à la valorisation de son égo dans une activité professionnelle. L'Education dont je parle est celle de l'esprit. Acquérir la capacité mentale de voir que rien n'est plus grand que d'avoir conscience d'être, sans dire aucune parole et de voir les autres avec amour sans désirs. Il est essentiel que ceux qui ont la capacité de prendre conscience de la force de la compassion montrent la voie aux autres non pas en leur imposant mais en disant lorsque l'autre a une prédisposition à être réceptif et en faisant silence lorsque l'autre a une tendance au rejet de l'égo de celui à qui il s'adresse. Dire et faire silence fait aussi partie de la compassion envers son prochain. Savoir faire usage du langage ou ne pas le faire est une clairvoyance dans le fait qu'une parole hative peut consciemment ou inconsciemment être un rejet de l'égo de l'autre et contribuer ainsi à créer une situation de conflit. N'est-ce pas le Bienheureux qui disait que " Un seul mot qui amène le bonheur et la concorde vaut mieux que mille mots dépourvus de sens ". C'est une Education de la vigilance dans notre esprit, une éducation de la patience et une Education de la responsabilité. Il est certain que ce type d'Education ne peut pas se faire en masse parce qu'on ne peut uniformiser l'être. Il n'y a pas de canon idéal. L'être est unique et multiple en même temps. Et même si on pouvait théoriser l'être en une idéologie, l'homme doit s'interdire de le faire. C'est de cet compréhension de l'être, point commun de tous les êtres vivants, aussi bien les animaux que les hommes, que peut venir la compassion.


Vos Saintetés,
Très Vénérables, Vénérables,
Excellences,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


C'est indéniable que la Compassion est un moyen possible pour résoudre les conflits et les tensions entre les hommes. C'est même un sentiment nécessaire pour la paix dans le monde. Mais, peu de gens le comprend. Il est souvent nécessaire de l'expliquer étapes par étapes dans ce que cela implique au niveau du comportement de chacun. Ensuite, il faut que ceux qui ont la capacité d'adopter cet état d'esprit montrent l'exemple et contribue à la diffusion de cette attitude en disant, en dialoguant et en répétant si il le faut. Ils devront aussi rester vigilants face à l'interprétation de la notion de compassion. Pour instaurer la Compassion, il sera également nécessaire de définir une nouveau type d'éducation. Ce sera sans doute une Education de l'esprit.
Demander aux gouvernements des pays du monde de remplacer les armes de destruction par la transmission d'un savoir de la compassion ce n'est pas suffisant, il faut que ceux qui prennent conscience de la force de la compassion diffusent cet esprit et soient vigilants à ce qu'ils pratiquent eux-mêmes cette noble qualité.

Puissent tous les êtres vivre dans la Paix et la Sérénité !
Je vous remercie de votre attention.