DISCOURS DE
SA SAINTETE LE SANGHARAJAH BOUR KRY
SUPREME PATRIARCHE DE L'ORDRE DHAMMAYUTTA
DU CAMBODGE (Phnom-Penh, 2002)

 

Vos Saintetés,
Vénérables,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,


Avant toute chose, je voudrais, au nom du Comité d'organisation et en mon nom propre, souhaiter la bienvenue à tous les Distingués Délégués présents à cette Conférence du Bouddhisme dont les travaux se dérouleront dans les jours prochains à Phnom Penh et Siem Reap. Je voudrais vous remercier de votre présence si nombreuse à cette occasion.

Permettez-moi de vous accueillir dans cette enceinte sacrée du Pays Khmer par les mots pieux du Roi des Rois Khmers, Sa Majesté JAYAVARMAN VII, celui qui a élevé le Bouddhisme au rang de religion d'Etat et qui a su traduire dans l'esthétique de son empire la sérénité de la foi bouddhique ainsi que le principe d'impermanence de toute chose et de compassion envers les êtres.

" Le Roi souffrait des maladies de ses sujets plus que des siennes;
car c'est la douleur publique qui fait la douleur des Rois, et non la leur propre. "


Ces mots disent toute l'ampleur de l'enracinement de la foi bouddhique en terres khmères. De siècle en siècle et encore aujourd'hui, ce précepte dicte les actions et les actes des Grands Rois du Cambodge ancien et du Cambodge moderne, y compris ceux de Sa Majesté le Roi Preah Bat Samdech Preah NORODOM SIHANOUK. Puissent ces paroles vous donner également paix et harmonie durant votre séjour sur le sol khmer.

De tout temps, les Khmers ont été prédisposés à recevoir les enseignements du Bienheureux. Selon les annales chinoises, déjà dès 546 après Jésus-Christ, le Royaume khmer du Fou-Nan était connu comme un grand centre du bouddhisme très fréquenté par les missionnaires indiens. Des moines originaires du Fou-Nan allèrent également en Chine pour propager l'enseignement du Bouddha. Ils y jouèrent un rôle de traducteurs des textes bouddhiques du sanskrit en chinois dans différents endroits. On sait aujourd'hui que l'un de ses endroits portait le nom de " Bureau du Founan ".

Il est inutile de vous relater d'autres preuves de la permanence et de la force du Bouddhisme au Cambodge. Pour tous les Khmers, la seule évocation de la vie du Bienheureux est en soi-même un exemple. Avec l'hindouisme, il a été, comme vous le savez sans doute, le catalyseur et le moteur de toutes les civilisations khmères qui se sont succédées, préangkorienne, angkorienne et postangkorienne. Il a souvent conditionné l'histoire et la société khmères aussi bien dans ces grands bouleversements que dans ces périodes de calme. Il a mis en place toute une organisation de l'espace social des Khmers qui a souvent débouché sur un raffinement dans la symbolique artistique. Le site d'Angkor vous donne un aperçu monumental de la signification de ce que veut dire pour la civilisation khmère et les Khmers, être bouddhiste. C'est toute une vision de l'univers qui s'est mis en place avec ces divinités et ces êtres de compassion. C'est une cosmologie qui donne une manière de penser propre au caractère khmer. Cette cosmologie si particulière donne toute une série de symbolismes et de rituels sacrés qui donnent sens et structurent fortement la vie sociale et économique des Khmers. Ce bouddhisme a revêtu des formes diverses tout au long de l'existence du Cambodge au cours des siècles, qu'il ait été Mahayana, Tantrique ou Théravada. Quelle que soit sa parure du moment, le Bouddhisme a toujours marqué la société khmère dans son ensemble et est resté l'un des vecteurs fondamentaux du développement du pays. Du fait de sa grande tolérance, il trace la voie à un esprit d'humanisme et de liberté de culte qui sont les ingrédients indispensables à un possible rayonnement spirituel, moral, économique et politique du Cambodge. Il peut, j'en suis sûr, contribuer à mettre en place définitivement une responsabilité universelle des hommes face à l'héritage humaniste du Bouddha et à l'essence de leur être propre.

La permanence et la force du bouddhisme au Cambodge est un des traits caractéristiques de l'histoire khmère. Avant d'adopter la religion bouddhiste, le peuple khmer, de même que les autres peuples de la préhistoire, vénérait les éléments naturels : l'eau, la terre, le feu, le vent représentés par des génies et des divinités, et voyait dans les forêts ou les rochers des sources de salut. Ainsi s'explique que, de nos jours encore, se soit conservée la tradition de fêtes rituelles dédiées à ces génies tutélaires. L'avènement du Bouddhisme fut un remède contre toutes ces croyances et superstitions sans pour autant les rejeter. Elles furent parfois intégrées comme des pratiques bouddhistes. L'introduction du Bouddhisme remonterait au IIIème siècle de l'ère bouddhique c'est-à-dire en 250 avant JC. Selon des sources cinghalaises, le Bouddhisme s'est vraiment installé en 309 avant JC au Fou Nan. Selon les annales chinoises, le Bouddhisme ancien a été prospère au Cambodge au moins jusqu'au Vème siècle de l'ère chrétienne. Sur une inscription à Vo-Canh, dans la province actuelle vietnamienne de Nha-Trang, il est révélé que le Roi du Founan, Kaundiya, était un fervent bouddhiste. Par la suite, ces héritiers tels que Kaundiya Jayavarman qui monta sur le trône en 478 après JC suivit la foi bouddhiste et envoya à plusieurs reprises à la Cour de l'Empereur de Chine un moine bouddhiste chargé de présents en qualité d'Ambassadeur. Parmi ces présents, figurait une statue en corail du Bouddha. Il semblerait, selon un Ambassadeur chinois qui revint du Fou-Nan en l'an 539, que les Khmers possédaient une précieuse relique du Bouddha : un cheveu long de 3 mètres. Du Vème siècle jusqu'au XVème siècle, le Bouddhisme se développa parallèlement à l'Hindouisme. Ces deux religions ont cohabité durant ces dix siècles où la civilisation khmère d'Angkor a prospéré. Tantôt, les Rois Khmers adoptaient la religion Bouddhiste et élevaient des statues et des temples sacrés en l'honneur du Bienheureux, tantôt il prenait comme religion l'Hindouisme. L'un des plus grands Rois angkoriens et surtout le plus célèbre dans l'imaginaire khmer reste Sa Majesté JAYARMAN VII car bouddhiste fervent, il a su traduire concrètement sa piété bouddhiste notamment dans l'érection d'hôpitaux dans l'ensemble de son empire. Après ce grand Roi, l'Hindouisme brilla d'un dernier éclat ; des souverains s'y étant convertis sans que le Bouddhisme eut à en souffrir. A partir du XVème siècle, le Bouddhisme Theravada s'installa définitivement au Cambodge. L'Hindouisme et même le Bouddhisme Mahayana perdirent progressivement des adeptes et finirent par disparaître. Des temples hindouistes furent transformés en pagodes et, sur l'autel, la statue du Bouddha remplaça le linga, représentation de Shiva. Déjà dès 1296, le grand voyageur chinois, Tcheou Ta-Kouan disait : " Les Brahmanes ont les fonctions les plus élevées et jouissent d'un prestige très grand mais n'ont pas d'écoles. Les laïques qui désirent recevoir une éducation passent une partie de leur jeunesse dans les monastères bouddhistes et leurs études achevées s'en retournaient au monde. Un tel état de choses résultait dans la diffusion du Bouddhisme parmi le peuple. Depuis cette époque, le Cambodge adopta avec dévotion et ardeur l'enseignement du bouddhisme ancien. Les anciens souverains devinrent, comme le Roi et la Reine actuels, des " défenseurs de la foi ". Le Sangharajah était le Chef suprême de la communauté religieuse et le précepteur de la famille royale. Bien que des traces de Brahmanisme aient survécu dans les cérémonies royales, cela n'empêcha point les Rois Khmers d'être des bouddhistes dévoués ". . Tout au long des régimes qui se sont succédés, excepté une courte période de communisme, le Bouddhisme fut protégé par tous les Chefs d'Etat et Monarques Khmers. Aujourd'hui, il a retrouvé pleinement sa place dans la société cambodgienne. Juste dans les rudes années d'épreuves de son histoire, le peuple khmer est resté fidèle au Bouddhisme.

Il est juste une phrase qui montre bien comment la vie exemplaire du Maître a marqué profondément la pensée des Khmers. C'est une phrase du Bouddha qui dicte un principe régissant sa vie humaine et que tous les Khmers ont adopté et se transmettent de génération en génération : " Mieux vaut quitter la vie qu'abandonner la substance du Dharma ". Cette fidélité des Khmers s'explique sans doute dans le fait qu'au cours de sa vie, le Bouddha fut, à la différence des autres inspirateurs de religions, le seul qui ne se considéra pas être autre chose qu'un simple être humain. Il ne déclara jamais comme étant le porteur des paroles d'un quelconque dieu, divinité ou puissance surnaturelle. Il ne compta que sur ces propres qualités d'homme. Il attribua sa réalisation spirituelle et tout ce qu'il a découvert, acquit et accomplit au seul effort de sa volonté et à la seule intelligence humaine. Tout homme peut devenir un Bouddha. Il suffit de prendre conscience des possibilités morales, intellectuelles et spirituelles de l'être humain et de notre être propre. Si nous prenons conscience de nos possibilités personnelles, chaque homme a les moyens de suivre la voie de sagesse du Bienheureux. Chacun en possède la possibilité s'il veut et en fait l'effort. Il est juste parvenu à atteindre la plénitude des qualités que nous offre notre humanité. Pour atteindre cette perfection, au cours de sa vie, Il s'est juste contenté de constater et d'observer la condition humaine. Il a utilisé seulement les sens que la nature a donnés à l'homme. Pour Lui, la situation humaine est suprême. L'homme est son propre maître et il n'y a pas d'être plus élevé. Tout au long de Sa vie exemplaire, le Bienheureux s'est toujours adressé à tous les hommes et femmes quelle que soit sa classe sociale. Il n'y a pas de puissance supérieure qui soit juge de sa destinée. Comme vous le savez, Il s'attachait toujours à rappeler à ses disciples à " être un refuge pour eux-mêmes " et à ne jamais chercher refuge ou aide auprès d'un autre. Il exaltait chacun à se développer et à travailler à son émancipation car il pensait que l'homme a le pouvoir, par son effort personnel et par son intelligence de se libérer de toute servitude. Il a surtout eu le courage d'abandonner son royaume pour devenir ascète et démuni non pas pour être honorer d'une façon ou d'une autre ou encore pour diriger une communauté quelconque mais pour trouver la Vérité et une solution aux malheurs humains. Cette vie humaine exemplaire du Bouddha a inspiré toute une cosmologie bouddhique qui a été présente aussi bien dans le passé que dans le présent.

Cette cosmologie bouddhique a mis en place toute une symbolique esthétique qui a influencé profondément aussi bien la représentation humaine du Bouddha que la vie socio-économique des Khmers. Cette volonté de représentation physique du Bienheureux remonte au passage des Grecs Ioniens en Inde, après celui d'Alexandre le Grand de Macédoine, qui auraient donné naissance à l'image anthropomorphe du Bouddha aux environs du 1ersiècle de l'ère chrétienne. Jusqu'alors, l'iconographie bouddhique était demeurée symbolique. L'arbre de Bodhi, le Trône, le Dhammacakka (roue de la Loi) ou le Buddhapâda (empreinte du pied de Bouddha) étaient les représentations les plus fréquentes. Depuis, les hommes ont représenté le Bouddha avec une apparence physique humaine suivant leurs sensibilités artistiques. Au-delà d'un besoin de matérialiser la présence du Bouddha, c'est également et surtout, l'incarnation physique du Triple Joyau - Bouddha, Dhamma, Sangha - rassemblé en une seule et même entité représentée dans l'image du Bouddha. C'est la volonté de montrer que le Bouddha n'est pas seulement une personne mais incarne une triple dimension dans sa personne humaine. En représentant physiquement le Bouddha, on matérialise surtout l'héritage de son esprit (bouddhéité), de son savoir et de son enseignement avec toutes les conséquences sur la société humaine. En ce sens, les disciples perdent souvent de vue qu'il ne s'agit pas seulement d'adorer l'image du Bouddha mais ce que représente cette image. L'image humaine du Bouddha représente tout son enseignement, le Triple Joyau-le Bouddha, le Dhamma et le Sangha. Ce qu'il faut s'attacher c'est d'appliquer cet enseignement à soi-même. Obsédé par cette image du Bouddha, on oublie souvent l'essentiel de son enseignement. On arrive parfois à de mauvaises interprétations de ces paroles. Comme concernant la méditation ou culture mentale, il est souvent constater que cette partie de son enseignement a été très mal comprise tant par les bouddhistes que pas les non-bouddhistes. Dès qu'on parle de la méditation, les disciples pensent à une évasion des activités quotidiennes de la vie, à l'écart de la société. Or, le Bouddha n'a jamais dit cela. Du fait de cette mauvaise interprétation, la voie de la méditation dégénéra ultérieurement en une sorte de rituel ou de cérémonial presque technique dans sa routine. Beaucoup de gens s'intéressent à la méditation ou au yoga dans le désir d'acquérir des pouvoirs spirituels ou mystiques. Ainsi, il y avait en Inde une nonne bouddhiste anglaise qui s'efforçait de développer le pouvoir de voir par les oreilles alors qu'elle avait encore ses yeux. Des idées comme celles-ci ne sont que des perversions mentales. C'est toujours un désir et une soif de puissance et de domination. De même, l'image humaine du Bouddha est faite pour rappeler son enseignement et non pour instaurer des rituels destinés à idolâtrer juste sa personne. L'histoire de Vakkali qui contemple tout au long de la journée le Bouddha est un exemple. Le Bouddha lui a fait des reproches en lui disant qu'il est inutile de regarder seulement le Bienheureux s'il néglige la pratique de l'enseignement : " Celui qui voit le Dhamma voit le Tathagata ". Le Bouddha ne veut pas faire passer la grandeur de sa personne mais plutôt donner une manière de penser qui nous procure équilibre, tranquillité et parfaite santé mentale.

L'esprit et l'enseignement du Bouddha sont très ancrés dans la société khmère. Cette société est imprégnée de morale bouddhiste. Chaque citoyen tente de suivre la voie du Bouddha. Lorsqu'on est bouddhiste, on se doit de prendre pour refuge, le Triple Joyau : le Sangha, le Dharma et le Bouddha. On s'engage alors à observer le minimum d'obligations morales d'un bouddhiste laïc qui sont les Cinq préceptes (Pancasila) ; ne pas détruire la vie ; ne pas voler ; ne pas commettre d'adultère, ne pas mentir et s'abstenir de boissons enivrantes. Même si le baptême n'existe pas, quand un enfant est né, les parents l'emmènent au temple et le placent au pied de la statue de Bouddha et les bonzes le bénissent en récitant des textes sacrés. Encore aujourd'hui, tous les enfants reçoivent à la pagode les premiers rudiments de leur éducation. Ils y apprennent toutes les disciplines que requière une bonne éducation. Après, ils devront prendre la robe et deviendront ainsi bikkhus. Une fois bonzes, ils devront poursuivre leurs études supérieures apprenant le Pali, le Dharma et d'autres enseignements. Cette prise d'habit constitue un critère de dignité. Les fêtes bouddhiques et les fêtes nationales sont célébrées dans l'enceinte des pagodes. Ces réunions ont l'avantage de permettre aux fidèles de se connaître, de sympathiser, de se respecter et enfin de s'unir et discuter des affaires de la communauté. De nombreuses fêtes ont été instituées pour lier l'existence des Khmers au Bouddhisme. Le mariage et les funérailles ont également un caractère bouddhique très prononcé. Il est incontestable que le Bouddha n'a jamais séparé la vie du contexte de son arrière-fond social et économique. Il la considère comme un tout, dans tous ses aspects spirituels, sociaux, économiques et politiques. Bien qu'on sache peu de choses, quant à ses prédications concernant les questions sociales, économiques et politiques, il y eût de nombreux discours qui traitent de ses sujets. Il est dit par exemple dans le Cakkavattisihanada-suttta du Digha-nikaya que la pauvreté est une cause d'immoralité et de crimes comme le vol, la tromperie, la violence, la haine ou la cruauté. Les gouvernements d'aujourd'hui s'efforcent de supprimer le crime au moyen du châtiment. Or, il est dit dans le Kutadanta-sutta du même nikaya que cela est vain. Il nie que cette méthode ne puisse jamais être efficace. Le Maître suggère, au contraire, de mettre fin à la criminalité en améliorant la condition économique du peuple. Il tenait le bien-être économique pour une condition du bonheur humain. Cela était vrai que si ce bien-être s'accompagnait d'un fondement spirituel et moral. Le bouddhisme insiste fortement sur le développement du caractère moral et spirituel. Le Bouddha ne s'arrêta pas seulement à intervenir dans les conditions socio-économiques du peuple. Il porta également attention sur le problème du bon gouvernement. Il exprima ses vues dans le Dhammapadatthakatha. Il montra comment tout un pays pouvait être corrompu, dégénéré et malheureux quand les chefs du gouvernement deviennent eux-mêmes corrompus et injustes. Pour qu'un pays soit heureux, il doit avoir un gouvernement juste. Les principes de ce gouvernement juste sont exposés par le Bouddha dans son enseignement sur les " Dix Devoirs du Roi " tel qu'il est donné dans le jataka. La présence omniprésente du Bouddhisme tend ainsi à structurer les sociétés qui acceptent de pratiquer cette foi et à institutionnaliser une manière de penser caractéristique des sociétés bouddhistes. Cela contribue à moraliser le peuple et à fonder une civilisation.


Vos Saintetés,
Vénérables,
Excellences
Mesdames et Messieurs,


Le Bouddhisme et son enseignement restera pour moi un des facteurs possibles de développement et de rayonnement moral, culturel, intellectuel, économique et politique d'une nation. C'est un facteur de développement car cet enseignement a prôné la tolérance. Cette tolérance est une richesse de l'esprit et du cur et de par cette richesse, on est disponible pour développer la richesse et le bien-être de son prochain. Presque toutes les religions sont basées sur la foi. Une foi qui est souvent aveugle. Or, dans le bouddhisme, le Maître veut mettre l'accent sur le " voir ", savoir et comprendre et non pas sur la foi et la croyance. Le mot bouddhiste Saddha est souvent traduit par foi mais il veut en fait confiance. Quoiqu'il en soit, la foi ou la croyance, telle qu'elle est comprise par les religions en général, n'a que peu de place dans le bouddhisme. Le Bouddha prône de ne pas suivre sans réfléchir ce que Lui-même dira. Il faut essayer d'abord de comprendre ce qu'Il dit puis ensuite de se déterminer par rapport à ces paroles. Il ne faut pas appliquer aveuglément ce que le Bienheureux a dit parce que juste Bouddha a dit cela et surtout ne pas l'imposer aux autres. Ne pas suivre aveuglément son enseignement permet d'instaurer une tolérance envers les autres religions enseignées. C'est ce que montre l'exemple du passage de l'Eveillé chez les Kalamas. Dans cet épisode de sa vie, les Kalamas ne savaient plus quoi penser des divers enseignements que d'autres sages prônaient car ceux-ci glorifiaient les leurs et condamnaient les doctrines des autres. Le Bouddha leur dirent les paroles suivantes : " Ne vous laissez pas guider par des rapports, par la tradition ou par ce que vous avez entendu dire. Ne vous laissez pas guider par l'autorité de textes religieux, ni par la simple logique ou l'inférence, ni par les apparences, ni par le plaisir de spéculer sur les opinions, ni par des vraisemblances possibles, ni par la pensée " il est notre Maître". Mais, Kalama, lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont défavorables, fausses et mauvaises, alors, renoncez-yEt lorsque par vous-mêmes vous savez que certaines choses sont favorables et bonnes, alors acceptez-les et suivez-les.". Dans cette réflexion, le Bouddha veut dire que ce n'est pas parce qu'on condamne les autres religions que la sienne est bonne et meilleure. Les hommes se doivent d'utiliser leur libre arbitre et leur liberté d'esprit pour savoir si telle ou telle religion est bienveillante ou non. Inutile de les condamner, si tel enseignement dit des choses bonnes, notre esprit le saura imparablement. Ainsi, la tolérance passe par le fait de ne pas méprise une autre doctrine parce qu'on pense que cette religion est mauvaise et que la notre est mieux et fait le bien. La tolérance est une acceptation de ce qui nous est étranger et qu'on juge comme un mal. Mal ou Bien, les faits le démontreront. Nul besoin de condamnations.

Il en est sorti de cette tolérance et de cette diversité une liberté de culte et de penser qui montre l'essence démocratique et humaniste du Bouddhisme khmer. Déjà sous Jayavarman VII, les anciennes familles hindoues pouvaient conserver leurs privilèges malgré que le Roi ait instauré comme religion d'Etat le Bouddhisme Mahayana. Au temple de Preah Khan, on amenait pour la fête annuelle, des images bouddhiques et hindoues. Le culte du Bouddha d'Emeraude et celui du Taureau sacré montre cette liberté de culte. Il montre que le Bouddhisme khmer recèle en lui la caractéristique fondamentale de donner la liberté à chaque citoyen de pratiquer la religion qu'il souhaite. L'arrivée du Bouddhisme Théravada majoritaire et le recul important de l'hindouisme n'empêcha pour autant l'hindouisme de trouver refuge à la cour des successeurs du Roi JayavarmanVII. Encore aujourd'hui, les descendants des Rois Khmers donnent à toutes les religions la liberté de prêcher leurs bonnes paroles surtout lorsqu'elles sont minoritaires. La religion d'Etat qu'est aujourd'hui le Bouddhisme Théravada n'empêche pas que l'Islam et le Christianisme existent pleinement. Elles ne sont pas persécutées. N'est-ce pas au IIIème siècle avant J.C que le grand Empereur bouddhiste de l'Inde, Asoka, suivant le noble exemple du Maître appliqua également une liberté de culte envers les autres religions et soutint même toutes les religions de son empire à égalité avec le Bouddhisme. Il a ainsi dit : " On ne devrait pas honorer seulement sa propre religion et condamner les religions des autres pour cette raison-ci et pour cette raison-là. En agissant ainsi, on aide à grandir sa propre religion et on rend aussi service à celles des autres. En agissant autrement, on creuse la tombe de sa propre religion et on fait aussi du mal aux religions des autres. Quiconque honore sa propre religion et condamne les religions des autres, le fait, bien entendu, par dévotion à sa propre religion, en pensant " je glorifierai ma propre religion ". Mais, au contraire, en agissant ainsi, il nuit gravement à sa propre religion. Ainsi, la concorde est bonne : que tous écoutent et veuillent bien écouter les doctrines des autres religions. " La Vérité n'a pas d'étiquette : elle n'est ni bouddhiste, ni chrétienne, ni hindoue, ni musulmane. La Vérité n'est le monopole de personne. Les étiquettes sectaires sont un obstacle à la libre compréhension de la Vérité, et elles introduisent dans l'esprit des préjugés malfaisants. L'amour d'une mère pour son enfant n'est ni bouddhiste, ni chrétien, ni d'aucune autre qualification. Les qualités ou les défauts, les sentiments humains n'ont pas d'étiquette sectaire, il n'appartient pas à une religion particulière. Le mérite ou le démérite d'une qualité ou d'un défaut n'est ni augmenté ni diminué par le fait qu'on le rencontre chez un homme qui professe une religion particulière, ou n'en professe aucune. C'est sur cette manière de penser la liberté de culte et de croire qui fonde principalement l'essence du Bouddhisme.

La liberté de penser que professa le Bouddha devait permettre l'émancipation de l'homme par sa compréhension de la Vérité. Cette compréhension devrait amener chaque homme à développer son caractère moral et spirituel et aboutir ainsi à une société heureuse et pacifique. Le Bouddha souhaitait que les hommes comprennent la nécessité de la paix et de la non-violence. Le bouddhisme est porteur d'une culture de paix. Le Bienheureux a toujours dit que " jamais la haine n'est apaisée par la haine ; mais, elle est apaisée par la bienveillance ". La guerre vient du fait que l'homme désire et a soif de conquérir et de subjuguer son prochain. Dans une guerre, comme le dit le Maître, le vainqueur provoque la haine, et le vaincu est tombé dans la misère. Celui qui renonce à la victoire et à la défaite est heureux et paisible. La seule victoire qui amène la paix et le bonheur, c'est la victoire sur soi-même. On peut conquérir des royaumes et des empires dans les batailles mais celui qui se conquiert lui-même, lui seul est le plus grand des conquérants. Seul, le grand Empereur indien Asoka a appliqué cet enseignement de paix et de non-violence dans l'administration de son empire. C'est le seul exemple dans toute l'histoire de l'humanité, qu'un conquérant victorieux, au zénith de sa puissance, encore en pleine possession de la force qui lui permettrait de poursuivre ses conquêtes territoriales, renonce pourtant à la guerre et à la violence pour se tourner vers la paix et la non-violence. C'est un exemple à méditer pour le monde actuel. Ainsi, la paix régna sur tout le pays et il semble que les autres royaumes voisins n'en profita pas pour l'attaquer par les armes. Au contraire, ils acceptèrent volontiers la bienveillante direction d'Asoka. Dans le Cambodge ancien, notre grand roi Jayavarman VII a sans doute voulu suivre l'exemple d'Asoka parce qu'il était las des guerres et des massacres causés pour la grandeur de son empire et son indépendance. Il a pris refuge dans le Bouddha et son enseignement afin que la paix du Bienheureux s'étende sur tous les êtres et tout le Pays Khmer. C'est pour cette raison qu'il fit construire plus d'une centaine d'hôpitaux pour le bien-être des Khmers. Aujourd'hui, le Cambodge a recouvré sa dignité. Il est si fortement imprégné de la doctrine du Bouddha qu'il aspire à la réconciliation avec lui-même et à vivre en paix avec ses voisins. Il est inutile de vous dire que notre religion vise à créer une société qui renoncerait à la lutte ruineuse pour le pouvoir, où la tranquillité et la paix prévaudraient sur la victoire et la défaite; où la persécution de l'innocent serait dénoncée avec vigueur; où l'on aurait plus de respect pour l'homme qui se conquiert lui-même que pour celui qui conquiert des millions d'êtres par la guerre militaire et économique. En somme, une société où la vie serait dirigée vers le but le plus élevé et le plus noble, l'atteinte de la Vérité Ultime. Pour créer une telle société de paix, il est nécessaire d'éduquer des hommes raisonnables et, selon l'enseignement du Bouddha, pour qu'un homme soit raisonnable, il faut deux qualités qu'il doit développer conjointement et également. C'est la compassion et la sagesse. La compassion englobe l'amour, la charité, la bonté, la tolérance, toutes les nobles qualités de cur, c'est le côté affectif. La sagesse, elle, révèle le côté intellectuel, les qualités de l'esprit. Développer seulement un de ces deux éléments de l'enseignement bouddhiste peut être néfaste pour la personne car la sagesse et la compassion doivent être développés de manière inséparable dans la voie bouddhiste. Le Cambodge s'attache aujourd'hui à trouver les moyens d'assurer la paix et la parfaite entente entre les hommes en diffusant les enseignements du Bouddha par un discours explicatif à l'exemple du Bienheureux qui a utilisé ses paroles comme arme contre l'aveuglement, la haine, la colère et la soif de vengeance des humains.

Le Bouddha a toujours fait référence à la responsabilité individuelle de l'homme. Nous nous devons, nous, Bouddhistes du monde entier, nous efforcer à étendre cette responsabilité individuelle en une responsabilité universelle. Cette responsabilité universelle doit naître de la conviction et de la prise de conscience de chaque homme sur terre qu'il peut quelque chose pour que le monde s'améliore. N'est-ce pas l'Eveillé qui a dit à Ananda: " Soyez-vous à vous-même, Ô! Ananda, votre propre flambeau et votre propre recours, ne cherchez pas d'autres recours. Que la vérité soit votre flambeau et votre recours, ne cherchez pas d'autres recours Celui qui, dès ce moment, ô! Ananda, ou après ma sortie de ce monde, sera son propre flambeau et son propre recours et ne cherchera pas d'autre recours, celui qui fait de la vérité son flambeau et son recours et ne cherchera pas d'autres recours, tous ceux-là seront désormais, ô! Ananda, mes vrais disciples, qui poursuivent la bonne manière de vivre. " Dans cette phrase, outre qu'elle montre que tout homme même le plus modeste peut accomplir ce que le Bouddha a fait, elle donne également l'attachement qu'a l'Eveillé pour la prise en charge de chaque homme de sa responsabilité personnelle. Il tente de montrer qu'être un bon bouddhiste n'est pas seulement de suivre tranquillement les rites dispensés par l'enseignement. Il faut aussi savoir ne pas attendre que les disciples vous prennent par la main et disent à chacun de faire ce que chaque homme a à faire. Il y a incontestablement une démarche volontariste de ce que le Bouddha veut enseigner à son prochain. Cette phrase dit clairement que l'enseignement du Bouddha ne veut pas des assistés mais au contraire des gens qui se veulent aller de l'avant en se prenant en main. Il marque juste une condition, dans cette pensée volontariste et positive : l'homme doit être responsable de lui-même en essayant toujours d'être sur le chemin de la Vérité. C'est un effort personnel que le Bouddha demande à chacun de nous. Ce n'est pas parce que le Bouddha a atteint l'Eveil et la Vérité que tout va bien dans ce monde. Son exemple doit encourager les autres hommes à prendre une part de la responsabilité que le Bouddha a porté tout seul. L'héritage du Bouddha n'est pas seulement ses reliques. C'est aussi et surtout l'effort et la responsabilité que doit assumer chacun qui implique la réalisation de son enseignement, de ses pratiques et de sa pensée. Il est facile de se dire bouddhiste. Etre bouddhiste implique des droits certes mais aussi des devoirs envers le Bouddha et envers son prochain. Comme le dit l'Eveillé, on se doit d'avoir une attention et une conscience vigilante dans nos actes. Ce n'est pas aux autres que vous devez vous prouver que vous êtes bouddhiste. C'est en ayant réussi à être absorbé et à se perdre dans l'accomplissement des préceptes du Bouddha que vous vous découvrez à vous-même que vous êtes effectivement bouddhiste. Peu importe, les apparences vestimentaires extérieures, seuls vos faits et gestes qui vont instinctivement dans le sens des enseignements du Maître comptent. On s'oublie absolument. On est débarrassé de la conscience de soi. Comme vous le savez, pour l'homme, il lui est difficile de faire cet effort de se débarrasser de la conscience de soi. Si chaque homme dans le monde prenait sa responsabilité individuelle sous la forme de l'enseignement bouddhiste, on pourrait instaurer une responsabilité universelle. Peu importe qu'un non bouddhiste reprenne à son compte l'enseignement du Bouddha en l'appelant d'un autre nom. Notre but est de diffuser la pensée du Maître sous une forme ou sous une autre. N'est-ce pas Lui-même qui disait que peu importe comment on peut appeler l'enseignement du Bouddha. Le nom qu'on lui donne n'est pas l'essentiel. L'essentiel est que chaque homme suive le chemin du Bienheureux qu'il se nomme chrétien musulman, bouddhiste ou juif. " Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose, sous un autre nom sentirait aussi bon. " Voilà ce en quoi consiste notre responsabilité universelle envers l'enseignement du Maître. C'est par cette responsabilité que peut s'instaurer une véritable démocratie car ce sont des citoyens responsables qui font la bonne marche d'une démocratie. D'ailleurs, le bouddhisme porte en lui-même un enseignement de démocrate puisque dans les " Dix Devoirs du Roi "(Dasa-Raja-Dhamma), il n'y a que des principes similaires aux principes démocratiques : 1. Libéralité, générosité et charité 2. Caractère moral élevé 3. Sacrifier tout au bien du peuple 4. Honnêteté et intégrité 5. Amabilité et affabilité 6. Austérité dans les habitudes 7. Absence de haine et d'inimitié 8. Non-violence 9. Patience, pardon, tolérance et compréhension et 10. Non-opposition et non-obstruction. La démocratie a toujours existé dans la pensée du Maître, il faut seulement qu'on prenne la responsabilité d'assumer pleinement cette pensée bouddhique pour faire naître la véritable démocratie.


Vos Saintetés,
Vénérables,
Excellences
Mesdames et Messieurs,


Pour conclure mes propos, je voudrais vous faire part de deux paroles. Une venant d'un grand philosophe grec et une autre de notre Maître à tous ici présents. Pindare disait : " Et la parole vit bien au-delà des actes si seulement par la faveur des Grâces la langue va puiser dans l'abîme du cur ". Le Bouddha disait : " Meilleur que mille mots privés de sens est un seul mot raisonnable, qui peut amener le calme chez celui qui l'écoute ". Ces deux paroles disent la même chose mais formuler de manière différente. Ils disent la puissance de la langue et des mots lorsqu'ils sont dits de manière raisonnable et responsable. En effet, quoiqu'on en dise parfois sur l'enseignement du Maître, je crois que le bouddhisme porte en lui-même dans ses mots et son dire les fondements d'une culture de paix qui peuvent être diffusés grâce à un discours explicatif et à l'instauration d'un dialogue entre les civilisations. Cela a permis en tout cas une réconciliation durable telle que mon pays connaît aujourd'hui après bien des vicissitudes dues aux guerres et aux massacres que le choc du monde moderne et celui ancien a engendrés. Il devrait permettre enfin aux Khmers d'aller de l'avant et de faire rayonner au monde ce qu'ils ont de plus beau et de plus pur, leur culture inspirée de la pensée du Bouddha, leur amour pour la paix, leur conception du monde et leur bienveillance envers les autres hommes et peuples du monde.

Je vous remercie de votre attention et vous adresse mes meilleurs vux de plein succès dans vos travaux au cours de cette conférence.

Que tous les Etres soient heureux !
Qu'ils soient en joie et en paix !
Puisse l'enseignement du Bouddha prospérer dans le Royaume du Cambodge
et dans le monde entier !